Quelques réflexions sur le monovocalisme apprivoisé


Ensemble, on va plus loin!

Je rappelais dans le #ClavEd du 11 mai  dernier ce proverbe africain connu et bien inspirant: «  Tout seul, on va plus vite, ensemble on va plus loin! » Aviez-vous déjà essayé précédemment de vous astreindre à ce genre de jeu monovocalique? Amusant sans doute à faire tout seul, mais tellement plus agréable lorsque l’on est plusieurs à  vouloir y jouer. Non seulement on va plus loin, mais on produit aussi davantage à plusieurs, car le syndrome de la page planche (ou de l’écran vide) n’existe plus.

Je suis reconnaissante à ma communauté Twitter d’avoir accepté de collaborer à cet autre projet exploratoire. En effet, il y a quelques semaines, la corédaction du roman sans E « Tourbillon »  (six chapitres) a connu un vif succès au cours des 6 semaines de son élaboration twitterienne interactive et collective. Pour cette expérience inversée (du monovocalisme  au lieu d’un lipogramme), plusieurs personnes se sont impliquées malgré le niveau de difficulté  anticipé : 6 twittérateurs (nommés selon leur ordre d’implication) pour #justedesE : @aurise @georgesgermain @nathcouz @jmlebaut @Alcanter @Le_Gugu et et 16 autres pour #autrevoyelle : @aurise @machinaecrire @richard291 @dawoud68 @jmlebaut @Alcanter @georgesgermain @samdrine @meme_aimee @gtouze @bbesnard @JeanDore @Felixggenest @nathcouz @Le_Gugu @Lygoma.

Le monovocalisme en E (inspiré du roman Les Revenentes de Georges Perec) a donné lieu à « Effervescences » et le monovocalisme  simultané en A, I, O ou U a permis la cocréation des textes « Abracadabra », « Bibi-trip », « Momo » et « L’urubu d’Ubu » regroupés dans la rubrique des Écrits collectifs de ce blogue. Même si ces derniers textes peuvent sembler davantage ludiques, la consigne d’une seule et même lettre a été dûment respectée et le résultat final a été obtenu par le collage ou l’amalgame chronologique des gazouillis reçus. Vous remarquerez que si certaines personnes ont opté pour l’une  ou l’autre de ces voyelles, certains twittérateurs ont exploré parallèlement chacune d’elles à des fréquences variables. Des microfictions ont donc été produites en cela que la microfiction comporte en général moins de 1000 mots. Je remercie chaleureusement tous les participants qui ont osé relever ce double défi qui s’est déroulé durant une petite semaine uniquement (soit du 8 au 15 mai 2011). Merci également à @AndreRoux qui a trouvé des illustrations convenant à  ces textes pas  toujours évidents.

Question d’assemblage

Si je prends  ensuite la peine d’amalgamer les gazouillis  colligés sur ce blogue, c’est d’une part pour leur éviter de sombrer dans les limbes de l’oubli puisqu’il s’agit d’immatériaux qui  disparaissent  après peu de temps, et d’autre part pour leur conférer une existence autonome et permanente. Cela permet également de   dissocier le processus d’élaboration du produit final. Certes, en additionnant les gazouillis produits par chacun des collaborateurs volontaires et inconnus qui se manifestent de façon imprévisible ou inattendue, on finit par tisser ensemble un texte brut témoignant des efforts conjugués de chacun dans le plus grand respect des énoncés précédents. Comme l’a mentionné @Alcanter dans son commentaire, il s’agit peut-être ensuite de « haute couture », mais à partir de franges de tissu textuel fabriqué en collaboration à la manière d’une courtepointe. Même si certaines personnes ont davantage écrit que d’autres, cela importe peu en définitive, car même une présence aussi minime fut-elle a pu contribuer à réorienter le cours du texte. Je reconnais qu’il ne s’agissait pas de défis faciles. Je peux cependant témoigner qu’une relative aisance s’acquiert au fur et  à mesure que l’on écrit à partir de ce genre de contrainte. Paul Valéry nous a rappelé plus d’une fois que « Les  œuvres à grandes contraintes exigent et engendrent la plus grande liberté d’esprit » *, d’où l‘intérêt des contraintes de l’OuLiPo popularisées par l’Institut de twittérature comparée (ITC) et par @JYFrechette alias @PierrePaulPleau. C’est aussi le principe du développement de toutes les compétences : c’est en  faisant quelque chose que l’on s’habilite à le faire et le chemin s’entrouvre à mesure que l’on avance en des lieux peu fréquentés.

Comment peut-on  s’y prendre?

Je ne peux parler que pour moi et vous pourrez certainement compléter mes propos, si vous le souhaitez, dans l’espace alloué aux  commentaires adjacents à ce billet afin de témoigner de votre propre façon de faire. Personnellement, j’ai d’abord constitué des listes de mots distinctes pour chacune des voyelles. Une pour les E (la plus longue, j’avais à la fin 3 pages pleines), et une par voyelle A, I, O, U (constat rapide de beaucoup moins de mots possibles). Dès le départ, j’ai senti que ce serait plus difficile que l’expérience  lipogrammatique précédente du roman sans E. Où ai-je pris tous ces mots? Un peu partout, mais cette fois pas uniquement en parcourant  les dictionnaires. J’ai d’abord activé mon vocabulaire  connu, puis j’ai volontiers retenu des mots comportant une seule et même voyelle dans les écrits me tombant sous la main ou présents dans mon environnement. Même en voiture en lisant les enseignes, je prenais des mots en note. Même chose en lisant les bandes passantes déroulantes à la télé,  en parcourant des magazines de toutes sortes et même en lisant des romans ou les gazouillis des autres. J’avoue avoir été un peu distraite par moments dans ma compréhension par cette préoccupation constante. J’ai eu notamment recours à des atlas géographiques, à des listes de prénoms, à la section des noms propres du dictionnaire usuel. L’expérience aura duré une semaine, et ce fut pour moi  une semaine envoyellée. J’ai transcrit systématiquement  les mots glanés un peu partout à l’ordi quand je n’avais pas mon iPad avec moi. Il m’arrive même encore de remarquer des mots, au hasard d’une lecture, qui auraient pu servir dans l’un ou l’autre des textes produits.

 

Pour composer, je me suis fiée à mon intuition en parcourant des pages pleines des mots opportuns recueillis et en accueillant  avec bonheur des rapprochements inattendus qui ont fait surgir des images fortes un peu à la manière popularisée par le surréalisme. Souvent mon attention a été distraite de ce que je lisais, passant du signifié (recherche de sens) au signifiant (lettres constitutives des mots). Voyages en apnée, plongées dans le contenu (macrostructures), puis retours périodiques à la surface des mots, à leurs microstructures. Durant la quête de mots conformes aux attentes ciblées, inutile de dire qu’on ne lit pas vraiment : on regarde les mots comme des entités de surface, comme des images. Je me souviens de la joie qui m’a habitée quand j’ai trouvé de longs mots comme dégénérescence, effervescence, énervement, empressement… j’avais peine à y croire. À l’opposé, il m’a été plus difficile de glaner des mots uniquement avec des I, des O ou des U. Par contre, je me souviens de l’émoi ressenti quand j’ai trouvé pour le O le mot « chloroformons » en cherchant ensuite « qui » chloroformer? La suite est apparue d’elle-même : « Chloroformons mononcs morons!

Question de fréquence

Même si l’entreprise s’est avérée difficile, il m’est apparu normal que ce soit un peu plus facile avec des E puis ensuite avec des A en raison de la haute fréquence de ces lettres dans la langue française: hypothèse à vérifier. Les I, O, U étant plus rarement présents dans les mots en français, ils sont vraiment  en nombre plus limité encore lorsqu’ils ne comportent que la même voyelle. S’il était prévisible que ce soit plus facile de trouver des mots avec seulement des  E (fréquence de 14,7 % en français), il était agréable de vérifier cette intuition à l’égard des autres voyelles. Pour le A (7,6%), ce fut en effet le cas et le texte, plus long que les autres, en témoigne aisément. Cependant, le O (5,3%) m’est apparu un peu plus facile à traiter que le I (ayant pourtant une fréquence de 7,5%) et le U (6,3%) carrément impossibles à intégrer dans un texte suivi. Est–ce à dire que la possibilité d’inclure ou non des mots-liens ou des marqueurs de relations, de même que des déterminants s’avère plus déterminante? Possiblement.

Projection du principe d’équivalence

Je pourrais évoquer aussi la théorie de Roman Jakobson qui,  dans ses Essais de linguistique générale (tome 1),  tentait de démystifier la poésie en  évoquant comme explication possible de la force des images, la projection du principe d’équivalence de l’axe de la sélection sur l’axe de la combinaison.*** Je  clarifie : puisque la langue est constituée de deux axes, à savoir: 1) l’axe vertical (paradigmatique) qui est celui du lexique et 2) l’axe horizontal (syntagmatique) qui est celui de la syntaxe, il suffit de choisir aléatoirement des mots sur l’axe du lexique (noms, qualificatifs, verbes….) et de les placer côte-à-côte, même si a priori ils ne semblent pas aller ensemble (ex. serments ensemencés, rêves échevelés, semelles de vent). Que Jakobson me pardonne de simplifier à outrance ce qu’il a dit!  Cela aura permis d’oser des mots-images (ex. lettres-fenêtres, rêves-échelles) en associant des mots à prime abord incompatibles. De  fort belles trouvailles ont surgi et m’ont beaucoup émue. Je présume que les autres participants ont vécu des expériences semblables ou comparables.

Particularités textuelles

Les formes verbales ou les temps verbaux se sont  imposés  d’eux-mêmes. Plus facile avec des E d’avoir recours au présent de l’indicatif ou de l’impératif, de recourir au JE ou au  ELLE/ELLES, pronoms  pouvant   remplacer un référent acceptable (ex. Ève, cette femme, Estelle, ce rêve) alors qu’ il était incontournable de recourir à l’imparfait et au participe présent  dans « Tourbillon » (roman lipogrammatique sans E). Chercher à produire du sens dans un espace de recherche de cohérence selon Michel Charolles (répétition, progression, relation, non-contradiction) représente un immense défi lors d’une entreprise de ce genre. Le monovocalisme en E à la limite aura permis l’élaboration d’une histoire même évanescente. En raison de cette contrainte (seulement des voyelles en E) plusieurs décisions concernant la trame du récit ont été forcément  prises ou omises, puisqu’il était impossible d’amener certains événements ou de référer à des faits. Parallèlement, chercher du sens en lisant afin de comprendre et d’interpréter, ce qui  correspond à l’expérience habituelle de lecture, n’a pas été de tout repos. Le texte tissé en E est devenu par moments opaque et résistant. Il y a eu certes une émergence de significations et il est devenu possible même de résumer cette histoire (test ultime). Cependant, pour les autres microfictions, la tâche est devenue plus ardue autant pour le scripteur  que pour le lecteur même motivé.

Par contre, des textes plus ludiques ont émergé du collage  sacrifiant parfois la cohérence attendue.  En effet,il est possible de constater que  des images fortes émergent surtout lorsque ces textes sont lus à haute voix. On peut même reconnaître que le plaisir  est accru en raison de l’oralisation  qui en est faite et que ce genre de texte se rapproche à certains égards de la poésie sonore. C’est Paul Valéry qui parlait de « cette hésitation prolongée entre le son et le sens »** et il me semble que ce constat apparaît ici approprié.

Les référents culturels

Le recours à de fort nombreux  hyperliens dans les textes monovocaliques en A-I-O-U a permis de rendre explicites les référents culturels effleurés. Depuis le roman sans E, cette complémentarité des textes littéraires et courants m’apparaît porteuse. En effet, Jakobson (encore lui) disait qu’il y avait de l’information dans tous les textes lorsqu’il a élaboré son schéma communicationnel devenu célèbre, mais à des degrés divers » Voilà pourquoi il parlait de « dominante » et non d’exclusion, car même  le texte littéraire (dominante  de la fonction poétique axée sur la manière de dire) comporte des éléments d’information (fonction référentielle axée sur ce qui est dit). Certains romans en ligne comportent déjà des hyperliens qui permettent de naviguer dans le texte en y plongeant parfois pour obtenir de l’information quand on ne souhaite pas uniquement se laisser  habiter par lui. Une deuxième lecture  hypertextuelle entrouvre en effet  de fort nombreuses pistes à explorer.

Et en salle de classe avec les élèves?

Pourquoi ne pas susciter des défis collectifs en demandant  à chacun de noter à un endroit convenu tous les mots trouvés en fonction d’une même voyelle? Plus il y aura de mots, plus ce sera facile! Un projet évolutif et à long terme sans doute. Bien entendu certains mots peuvent être  utilisés sous forme de verbes, d’adjectifs ou de noms (ex. générer, générées, dégénérées, génère, régénérer, regénérescence) : bonne occasion pour travailler les affixes (préfixes et suffixes) de même que les familles de mots et leur dérivation. On peut y jouer avec les grands comme avec les petits. Le plus difficile dans ces jeux littéraires à  forte contrainte, c’est de créer des liens entre les mots. Autant il était problématique de se passer du « et » dans le roman sans E, autant on peut utiliser à outrance dans la fiction #Juste des E. Il vaut donc la peine de constituer une liste à part pour  faciliter les jonctions de mots en fonction de la contrainte retenue. Avec le I, le pronom IL est autorisé; avec le U , ce sera bien sûr le TU, avec  le O, NOS, VOS, MON, TON, SON,…avec le E, LE ou ELLE. Il faut apprendre à se passer des marqueurs de relation (ce qui est loin d’être évident) pour amener inévitablement les jeunes à mieux en apprécier l’utilité par la suite.

Je suggère fortement l’écriture en sous-groupes restreints (duos ou trios), car c’est  immensément difficile de tisser ce genre de texte tout seul. Le plus  exigeant, à mon avis, c’est de ne pas laisser échapper d’autres voyelles : on finit par y prêter une attention soutenue, mais il arrive qu’il y en ait quand même d’autres qui se faufilent malgré toute notre bonne volonté. Si on a recours à Twitter, on peut songer à jouer au détective afin de s’entraider aussi  de cette manière à l’intérieur du groupe-classe.

À mon avis, il existe encore trop peu de ce genre  d’expériences sur  les micro-blogues et les blogues. Pourtant,  c’est  un véritable enchantement d’animer ce genre  d’ écrits collectifs  qui bénéficient d’une interdépendance manifeste. Poursuivons donc collectivement nos pérégrinations, car nous sommes encore tous pour l’instant de simples explorateurs en ce domaine nouveau qu’est la twittérature!

*VALÉRY, Paul (1974) Cahiers, tome II, Paris, éd. Gallimard, NRF, Bibliothèque de La Pléiade, p.1017
** VALÉRY, Paul (1974) Cahiers, tome II, Paris, éd. Gallimard, NRF, Bibliothèque de La Pléiade, p.1065
***JAKOBSON, Roman (1963)Essais de linguistique générale, tome 1, Paris, éd. de Minuit, p.220
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