Incursions littéraires facebouquiennes… en 3 mots !


Vous savez que la nanolittérature (dont la twittérature fait partie) me passionne actuellement. Le 14 juillet dernier, @JYfrechette l’a ramenée dans l’actualité au cours d’une entrevue accordée à Mathieu Dugal (Canal VOX) qui dresse l’état des lieux et laisse  entrevoir des possibilités infinies.

Il y a quelques semaines, j’ai reçu de @Strofka une invitation à participer sur Facebook aux 3 Word Story,* déjà existantes en anglais, mais pas encore en français. Trois mots à la fois, cela n’a l’air de rien… mais un nouvel univers s’est rapidement entrouvert, en nanolittérature de surcroît. Il n’y avait alors qu’un seul début d’histoire (À l’heure de…). Maintenant, il y en a plus d’ une trentaine en cours d’élaboration, provisoirement achevées ou même publiées. Moi qui ne voyais  encore  aucune utilité à Facebook et qui n’y allais pratiquement jamais, sauf pour commenter occasionnellement quelques faits, images et clips partagés par mes rares amis, je suis devenue rapidement accro. Eh oui, j’y vais maintenant tous les jours et même, je l’avoue, plusieurs fois  en guise de  micro pauses anticipées avec bonheur.

Je m’interroge fréquemment : Quels seront les 3 mots qui suivront les miens? Que fera-t-on de l’histoire amorcée? Les inscrira-t-on en continuité ou n’assisterons-nous qu’à des élucubrations insignifiantes? En effet, tout est envisageable… même si ce n’est pas toujours esthétiquement ou littérairement recevable selon mes critères personnels.

Pour compliquer la chose, qui représente déjà un défi en soi, les histoires initiées par @Strofka contiennent, pour la plupart, des contraintes d’inspiration oulipienne, dont  certaines que je connaissais intimement pour les avoir déjà explorées avec l’aide de ma communauté twitterienne (voir sur ce blogue la rubrique des Écrits collectifs).

Qu’y trouve-t-on présentement ?

Pour chacune des fictions, on peut facilement remarquer  le nombre total de mots cumulés, le nombre de personnes ayant participé, de même que le nom du dernier scripteur actif ainsi que le moment de son intervention. Dans ces 3 Word Story, on trouve pour l’instant des alexandrins qui constituent une histoire (Tentative d’alexandrins), un tautogramme narratif (Sans savoir si… ) , du monovocalisme en E (E821), des  lipogrammes pluriels   (Lipogramme en OUISans p ni b ni q ni j ni g…, Lipo en O & I), des exclamations ou insultes littérairement travaillées (...à l’occasion d’un coup de marteau sur le doigt, Espèce de Rigolo ! ), des jeux de kyrielles (Trois petits chats, Trois petits chiens, Vie de miel), des structures fixes (Un infinitif et une couleur), des énumérations poétiques  ou  des inventaires particuliers (Vie de miel, Couleurs, Sources de réjouissements), des définitions farfelues (Définitions), des annonces classées transcendantes (Petites annonces entre forains) et même des contre-exemples lors d’un ratage complet (Lipogramme en NO), car rien n’est aussi simple qu’il n’y paraît (voir l’échange  parallèle). Il y a aussi des données mathématiques à prendre en compte  ainsi que le préconisait l’OuLiPo (Sinusoïde 1 et 2, Si l’on est seul sur...) et même des histoires paradoxales aux thématiques insidieuses (Il était temps, Sans, Les jeux du cirque, Chuchotements, Photocopie, Labyrinthe, Maux de tête, Catacombles, Trois petits mots, À l’heure de…) quand il ne s’agit pas d’absurdités volontaires qui déjouent l’anticipation générique ( Petite cuisine de l’absurde 1, 2 et 3).

À l’heure actuelle, plusieurs personnes, dont je fais partie avec Claude Streicher, Wana Toctoum, Sandrine Jolly,  Rolland Auda, Nicolas Bleusher et Strofka Méop,   ont   émis des propositions à la suite de l’initiative de @Strofka qui a d’ailleurs commencé à publier ces exercices de style exploratoires ou textes collaboratifs sur des pages Web distinctes qu’il annonce sur Twitter Vie de mielE821- salade de E et Espèce de rigolo ! Même si le nombre de participants pourrait être illimité, il  n’excède malheureusement pas une quinzaine présentement, bien que plusieurs d’entre eux participent à plus d’une histoire.

Bonheurs d’écriture et amusements périphériques

Puisque de nombreuses personnes évoluent dans d’autres fuseaux horaires que le mien, en me levant le matin  je me précipite sur Facebook dans les 3 Word Story pour y lire les ajouts effectués durant ma pause nocturne. L’ordre des histoires varie également constamment  en raison des mouvements de sélection opérés par les divers participants.

J’éprouve des moments de douce euphorie quand des trouvailles langagières surgissent comme le lotus puise son énergie vitale dans la boue ou comme un minerai précieux sort de sa gangue. Juste pour ces moments de jouissance esthétique, je trouve que l’entreprise en vaut le coup. Certes, on y trouve aussi de la banalité, mais quand le ciel s’entrouvre, l’éblouissement survient, des moments qui suscitent des réactions Haha ! Aha ! Ah… comme l’expliquait si bien  Arthur Koestler dans Le cheval dans la locomotive**.

J’adore les échanges conversationnels périphériques ou adjacents sous forme de commentaires, questions, rappels, précisions, explications, encouragements et qui relient nettement les participants dans ces micro projets rédactionnels communs. Certains propos  s’avèrent à juste titre  éclairants (ex. l’explication  fournie par @Strofka à propos de la contrainte oulipienne du prisonnier pour justifier la non utilisation des lettres à jambages), ou d’autres réactions valorisant les bons coups ou qui  permettent le partage des frustrations  vécues.

Pour trouver les mots requis, on compte évidemment sur son vocabulaire intégré, les ressources de son imagination, les émergences intuitives, mais on peut aussi explorer comme je l’ai fait (eh oui j’ose le dire) les dictionnaires en ligne destinés parfois au Scrabble comportant des mots de tant de lettres ( ex. mots de  9 lettres) ou donnant accès (c’est bien pour les tautogrammes) à une banque de mots commençant par  une lettre précise (ex. mots commençant par un S). Dès lors, il est possible d’entrevoir des pistes pédagogiques porteuses.

Quelques irritants inhérents

Quand l’application Facebook refuse d’accepter les trois mots nécessairement soumis à son approbation et qui, parfois,  ont été souvent assez longs à trouver, cela conduit à des frustrations pas toujours prévisibles bien que  cela contribue  à me rendre  plus zen. J’ai remarqué que des mots trop recherchés ou plus rarement utilisés (ex. médianoche) ne passent pas. La machine est-elle capricieuse ou manque-t-elle carrément de vocabulaire ? Parfois on se demande même si elle sait compter lorsqu’elle invoque cette raison pour justifier un refus. Je note qu’elle semble  avoir intégré la plupart  des structures  syntaxiques prévisibles, mais qu’elle  demeure  la plupart du temps intransigeante face aux écarts perçus (ex. après un LE, il lui faut un substantif). C’est parfois  limitatif et frustrant, mais souvent on trouve mieux en cherchant davantage afin de lui faire accepter les trois mots requis. De petits deuils sont à faire puisque l’on doit sacrifier fréquemment des trouvailles que l’on jugeait préalablement plus intéressantes.

Impossible de  se rétracter ou de supprimer ce que l’on vient d’écrire comme on peut le faire sur Twitter. Une simple distraction perdure sans que l’on puisse intervenir. De plus l’accentuation demeure extrêmement problématique. Certains accents sont acceptés, d’autres entraînent systématiquement le refus des mots soumis, alors que d’autres sont  fortement altérés lors de la publication. Quelqu’un a remarqué une acceptation plus fréquente lorsqu’il s’agit d’accentuer la dernière syllabe. Pratique pour les participes passés, mais encore là  ce n’est aucunement systématique. Je  souligne que les acceptations, mentions d’erreurs et les refus sont indiqués en langue anglaise uniquement. C’est sans doute  pour cette raison que l’accentuation s’avère aussi problématique.

Les  looooooongues attentes

C’est toujours le nom du dernier collaborateur qui est inscrit. Même s’il y en a eu plusieurs durant une  absence de quelques heures, ils demeurent anonymes puisque c’est seulement le nom du dernier collaborateur qui est mentionné   même si  les avatars de tous les participants au jeu figure en exergue.

Parfois, il arrive que personne ne  poursuive immédiatement après une inscription de trois mots. Impossible alors d’ajouter quoi que ce soit   en raison de l’alternance requise. Autrement dit, à moins d’avoir plusieurs comptes sur Facebook, on est condamnés aux attentes à durée variable. Par contre, il arrive que quelqu’un participe en même temps que soi. Ou bien ses trois mots sont acceptés en premier (une petite sonnerie en témoigne) ou bien on joue en alternance, ce qui est ma foi  fort agréable.

Question d’attitude

Consentir à ne pas toujours être à la hauteur, risquer de passer à côté, ou pire : rater l’implicite du jeu, commettre un impair, nuire à l’avancement de l’histoire… voilà autant d’éléments prévisibles qui développent l’humilité, la patience, la reconnaissance des forces d’autrui, la préséance de l’effort groupal sur l’individuel, le constat capital que le tout est  plus que la somme des parties, que la collaboration a bien meilleur goût. L’esprit fusionnel des Borgs (voir Star Trek) sans sa réduction assimilatrice. C’est là tout le défi d’une écriture collaborative d’un nouveau  genre, exploratrice et contraignante, pour stimuler l’imaginaire collectif de manière heuristique sous les auspices de la sérendipité.

N.B. J’invite les collaborateurs à s’exprimer relativement à leurs expériences respectives dans la section des commentaires.
*Une APP Facebook
** KOESTLER, Arthur (1968) Le cheval dans la locomotive : le paradoxe humain, Paris, Calman-Lévy, p. 178

Addendum-1-@Strofka vient tout juste de publier Le Kata de Kanazawa, le lipogramme collectif en OUI mentionné plus haut. Je le remercie pour cet ajout.

Addendum-2- Voici un nouvel ajout de @Strofka concernant un autre écrit collectif, à savoir Infinitifs colorés. (2011-08-26)

Addendum-3- De nouveaux textes  collaboratifs, rédigés dans les 3 Word Story au cours des derniers mois, ont été publiés par @Strofka, à savoir : Sources de réjouissements,   À un mot prèsÀ une lettre prèsVie de miel,  Espèce de rigolo #1 et Espèce de rigolo #2. (2011-12-20)

Addendum-4- Voici quelques autres écrits collaboratifs  en provenance des 3 Word Story que @Strofka vient de publier : Désolé de ne pas…, Rêves inassouvis, Tautogramme en V, À une lettre près, Ulcération, Avec accents circonflexes…absents, Tête de chibre, Ça s’est fait, Ça, c’est fait ! (2012-01-15)

 

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