IMAGES, APERÇUS, LIGNES DE FUITE : le trivocalisme en Twittérature collaborative


IMAGES

L’image est à interpréter et génère des idées initialement imprévisibles. La pensée s’affine en périphérie, même si elle ne  dépend pas des pixels. Adam se disait cela en attendant sa bien-aimée. L’attente fait en effet partie des délices liminaires. Ils avaient décidé de se faxer le matin l’image trahissant les sentiments ressentis en se levant. Mais les images matérielles trahissaient les images immatérielles. Ils étaient araignées tissant de rive à rive les liens sensibles des rêves infinis.

Les amants de passage se fichent des clichés. Ils s’enferment sans hésiter dans le dicible éclaté. Ils ne recherchent pas nécessairement la visibilité, mais ne cherchent pas à l’éviter davantage. Ils avaient décidé de revivre en 2.0 le flirt initial et de revamper la garden-partie du paradis, reinette et serpent dans le kit. Ève estime Adam ringard et Adam réplique à ses invectives perfides : Geekette ! Inepte idéaliste ! Va chercher la femme sans vice !, pense Ève dépitée face à ce mec délirant, naïf, irritant. Ève et Adam, éternel revirement vers la case départ. Badinage, dépit, caprices, haine, étreintes, cris; à rien ils n’échappent. Si cet éternel bagage est enfer, est-ce l’Eden ? Bien des billevesées et petites chicanes afin d’en arriver à l’essentiel: dénicher de la mangeaille en ce matin enneigé. Mais la belle ne le laissait ni de marbre ni de glace. La belle l’attisait en résistant à ses gestes empressés. Même s’ils se drapaient dans l’indifférence, les amants vibraient en alternance.

Renaître à travers les champs de maïs et s’épivarder à tire d’aile, c’était envisageable en cette fin d’été. Ils avaient décidé de rester à l’écart de la vie en s’engageant minimalement, de rechercher cet espace de rêve maintenant accessible. Ils étaient là, vraiment ? S’échanger des lettres dans l’espace rend-il la présence réelle sans repère spatial ? Viser à préserver l’enchantement des départs imaginaires et embrigader l’esprit avide de dérives en permanence, est-ce  cela vivre? Vivre en marge, dans les lisières, sans les aléas des matins gris, Adam et Ève, est-ce l’idéal de vie ? Mais Skype  fait des miracles; il amplifie la présence, permet de dépasser le dire,  de réinventer  en parallèle sa vie en avalant de la bande passante à  débit élevé. Être en phase avec le vaste espace, c’est l’atteinte du Nirvãna. Être en face de l’être aimé et se dire davantage en s’écrivant, car des charmants petits billets aimables il n’y en a jamais assez. Le sens des épithètes venait à s’effriter. Le sens de la vie en venait à se disséminer.

APERÇUS

Photo de Sandstein, Licence Creative Commons

D’une humeur massacrante dans le feu de l’été, Clara s’échappe au crépuscule devant les passants médusés. Beauté rebelle, elle cherche avec  ardeur  à retracer le départ de Rufus en ressentant un mal étrange. Ce qu’elle a, nul ne le ressent, nul ne l’a perçu. Être un avec l’autre, deux et un égalent quatre. Elle ne peut refuser de penser à ce que fut Rufus, un amant étrange et fugueur. Les maths de la peur d’être rejetée, larguée, plantée là tel un déchet, un excrément dans la fange ou la lavure s’avèrent ardues. Rufus ne fut pas que Rufus, fut plus que Rufus: un funambule heureux ! Elle n’eut pas peur, nue dans ses bras, que le jeune éphébe se révèle un bellâtre rusé ou un raseur puant. Elle eut peur d’une chute de l’hurluberlu, fugueur funambule, et pleutre rêveur, peut-être même d’une chute dans un rêve, la plus superbe de l’ensemble.

Descente brusque au large de la chute. L’attente, muette. L’urgence sur la peau se répand en traces légères. Rufus, belle lurette.« Quel luxe d’être seule ! », hurle-t-elle, mue par l’humble peur de nuits lugubres, de l’absence. Être nue, n’être pas, que préférer? répètent sans cesse les mêmes enclumes jugulées par le sens. Le parachute est d’argent et le muret est dur. Le bureau des pleurs est fermé. Le barreau des peurs a chuté. La barre haute des humeurs a parlé. Elle brûle sa fureur et ses mats pâles. Ses prunes en fleurs, ses bulles en phare. L’amer est en feu, à la hune le chat est hué. Délétère, la vague efface les larmes, pas les armes. Que crèvent les nuages étalés. Reprendre par le menu le sens brut du texte. Affubler de substance et d’µ cet étalage aveugle, ce ruban funambule entêté sans queue, ces phrases étendues à la queue leu leu. Désespérance extrême. Les départs terrestres maculent le passé et tachent le présent. Quel est ce mal étrange et quels secrets garder ? Être mue et émue dans les franges du temps en dansant dans ta tête.

Clara s’embarrasse de tendresse et en assume les rafales. La présence suspendue de Rufus la ramène  à la  fulgurance des excès, à de la turbulence exacerbée. À l’heure d’être à deux, leur deal est tendu par le vent. Un nuage en vue… Crèvera, crèvera pas sur eux ? Que veulent tant ces amants ? L’attachement perdure malgré les heurts. Elle remet en cause ses valeurs actuelles et les plages du temps s’entremêlent. Des brumeuses pensées parsèment une langueur émergente. Les blues la guettent. Heureusement, le flux des vars renverse la tendance et se lance à l’assaut ! À l’assaut de quel astre, la lune est haut perchée ? Du crépuscule se dresse le spectre de la quête de Clara, cet être charmeur, cet élu tant recherché: Rufus.

LIGNES DE  FUITE

Puisque l’esprit est une réserve de chimères, rien  n’est inscrit définitivement  en cette durée devenue fugitive. En effet, l’univers réprime les rêveries et submerge le réel. L’intensité semble brûler les êtres en recherche de tendresse et il est difficile  de risquer de les perdre. Le temps est venu d’inverser le silence. Et le temps est venu de sublimer le dire.

Freefoto.com

Les cimes se défeuillent. Le ciel se vide de ses nuées. Les individus errent, privés de sentiments. Seul, le verbe est. L’espèce est perdue. Il ne reste que les signes qui impulsent l’indiscipline. Les gens s’effleurent péniblement. Les fils de fer de l’Index limitent leurs esprits. Leur désir se flétrit et crève lentement. En plein tumulte hérissé de cris éperdus, il est venu en ce lieu chercher une vérité. Ni une ni deux il prie. Ni un ni Dieu. Ni pitié ni merci ni servitude. Pierre lève un pieu vers ce ciel prétentieux et querelle l’interdit. Il inscrit ses prières à l’intérieur de cumulus dessinés sur des feuilles de vélin fibreuses et ces petites bulles le sécurisent. Bulles de sueurs, sciure et pleurs.

Ligne de fuite par Omael sur TrekEarth

Demeurer indifférent, feindre une quiétude, juguler les gémissements. Fuir les brûlures du cilice, ciseler l’être spirituel, refuser l’éclectisme et subjuguer le désir. Il existe  des milliers de registres peu fréquentés et  leur intérêt en est le prix. Quel est le sujet ? Quel en est le titre ? s’enquiert-il inquiet. Il se décline en lettres imprécises et hermétiques chez qui veut le pérenniser. Ses lignes de fuite se rient de l’esprit. L’inquiétude est de mise et se justifie pleinement. Même qu’elle permet de remettre des trucs en perspective et éventuellement de s’enquérir: quel est ce désir d’être heureux ? Des meutes de titres interdits et des schèmes enfermés en sursis ! Les révéler et réveiller les Furies ? Mettre l’épistémè en péril ? Tenter d’en déchiffrer l’intrigue. Inutile de répliquer si l’esprit fugitif leur insuffle une vigueur imprévue et multiplie de siècle en siècle les écrits suscités.

Pierre muselle ses pensées libertines; l’échine brisée, empli de  dissentiment, il se signe. Fuir, s’enfuir, quitter cet univers qui le rejette. Il dissimule ses envies d’intensité et d’intimité en vue du  but ultime : distiller les risques inutiles de l’impulsivité, filtrer les délires d’un esprit empreint de liberté et redéfinir l’immensité de ses requêtes implicites. Il enferme les reliques insignes du désir et jure sur l’effigie qu’il fut perpétuellement vertueux. Muni d’un gri-gri, il exécute des figures subtiles si bien qu’il entend le Verbe. « Tu es le berger du culte, le guide du peuple. Chéris ce titre. Vis ce ministère sereinement. Tu es Pierre et, sur cette pierre, j’édifie une église. »

Cimetière de livres -École d'Art La villa Arson

Il veut errer vers le cimetière des livres perdus et débusquer ces titres d’une ère qui n’est plus. Il s’épuise et crucifie le sens du réel innervé. Il se retire en lui-même, quête les esquisses imprécises des textes lus: lettres, virgules, signes se mêlent indistinctement. Les scripts libérés de l’emprise de leurs pères et mères se réinventent pris en gré de séduire plus de lecteurs. Inspiré, Pierre frise l’hérésie : il délie l’écriture, il délivre le virtuel, il devient éclectique, il délire !  Il migre vers Twitter et une merveille d’écriture plurielle. Et une lumière fut: plus de perte de temps. Il frétille de cette écriture. Un sentiment de liberté inventive le submerge. Et les secrets deviennent déprise. Sirènes d’urgence ! Résurgence ! Femme d’Épiméthée régénérée ! Le virus des pires misères terriennes infecte le fil. Le dernier des piliers vient de céder. Pierre est hystérique, limite d’être interné. Il se désiste difficilement et se tue en silence  sur cette mer de désirs.

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Une réponse à IMAGES, APERÇUS, LIGNES DE FUITE : le trivocalisme en Twittérature collaborative

  1. Sylvain_Pierre dit :

    De telles expériences incitent à se dépasser, à aller par-delà la paresse, les tics et les manies. Des textes achevés et surprenants se créent des fragments amenés par des auteurs aventureux. Précieux merci d’engendrer de tels effets de surprise.